Reportages, par Charline Burton

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Rwanda: Kagamé succèdera à Kagamé

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Journalistes et politiciens arrêtés, candidatures bloquées. A l’approche des élections présidentielles les voix des opposants au régime de Kagamé ont été forcées au silence, parfois violemment.

Dans le shopping mall du centre-ville de Kigali, il n’y a pas un mais trois stands qui vendent des gadgets à l’effigie de Paul Kagamé. T-shirts, porte-clés, autocollants aux couleurs rouge-bleu-blanc du Front patriotique rwandais se vendent comme des petits pains. Il fait en effet bon genre d’être habillé au couleur du parti. Et d’aller aux meetings du président, où des dizaines de milliers de supporters viennent écouter l’homme mince qui gère le pays depuis 1994. « Grâce à lui, notre pays est un des plus prometteurs du continent. Tout le monde nous envie », explique Oreste, un fan vêtu en « Kagamé » des pieds à la tête. Car depuis que le FPR est arrivé au pouvoir en mettant fin au génocide, le pays s’est développé à une vitesse fulgurante, devenant dès lors l’enfant chéri de la communauté internationale. Et en 2009, alors que le monde entier subissait les effets de la crise économique, le Rwanda, lui, enregistrait une croissance de 4,1%.

Pourtant, derrière ses allures d’élève modèle, le Rwanda cache la tension latente d’un régime où tout débat contradictoire a été banni. « C’est la loi du silence qui règne chez nous », explique Jean, un activiste, qui a requis l’anonymat. « Celui qui critique peut perdre son emploi, son logement. Le FPR est partout, à tous les niveaux ». Militant actif du FPR, Oreste confirme « Parfois, on nous rassemble pour nous demander ce qu’il faudrait changer dans la gestion du pays. Personne ne dit jamais rien. On n’ose pas ».

Dernièrement, le climat s’est encore dégradé, au fur et à mesure que les rares voix dissonantes qui restaient ont été forcées au silence. Le 24 juin, le journaliste Jean-Léonard Rugambage était assassiné. Il enquêtait, pour le compte du journal Umuvugizi, sur la possible implication du gouvernement rwandais dans la tentative d’assassinat d’un ancien général exilé en Afrique du Sud, Faustin Kayumba Nyamwasa. Aujourd’hui, le rédacteur en chef de ce journal est en exil. Tout comme l’épouse de Gakwe Rwisereka, le vice-président du Democratic Green Party, dont le corps a été retrouvé presque décapité le 14 juillet.

« Désormais, je fais attention à tout ce que je dis », explique Franck Habineza, président du Green Party, en mettant en route son enregistreur. « C’est pour éviter qu’on m’accuse à tort d’avoir tenu certains propos ». Comme d’avoir nié le génocide. Car la « Genocide Law », cette loi un peu vague visant à réprimer la haine ethnique, a été utilisée fréquemment ces derniers temps contre ceux qui critiquaient le gouvernement. Deux autres formations politiques d’opposition ont vu leurs présidents arrêtés sur de tels chefs d’accusation : Bernard Ntaganda, potentiel candidat du PS-Imberakuri est aujourd’hui derrière les barreaux tandis que Victoire Ingabire a été interdite de quitter la ville de Kigali.

Raccrochant le téléphone, celle-ci hausse les épaules: « C’étaient mes enfants, ils voudraient venir me voir mais je n’ose pas les faire venir ». Comme le Democratic Green Party, sa formation politique n’a pas réussi être enregistrée à temps, faute de tenir son congrès, condition sine qua none pour présenter un candidat à l’élection présidentielle. « Tout le monde refuse de louer une salle à Victoire Ingabire », raconte-t-elle en expliquant qu’elle s’apprête à déménager pour la deuxième fois, car le propriétaire lui a demandé de partir. Avant d’ajouter : « Pour moi, toutes ces élections ne sont qu’une farce », faisant référence aux trois candidats qui se présentent contre Paul Kagamé.

Car si dans le débordement de marketing préélectoral qui a recouvert le pays d’objets et d’affiches rouge-blanc-bleu, il n’y en a que pour l’actuel président, d’autres noms figureront pourtant sur le bulletin de vote ce lundi. Mais d’opposants, ces candidats n’ont que le nom. En 2003, tous avaient soutenu Paul Kagamé, et aujourd’hui leur programme est calqué sur celui du président, avec qui ils partagent le pouvoir depuis 1994: réconciliation, unité nationale, développement.

Ces mots, Jean Damascène Ntawukuliryayo, candidat du PSD, les répète inlassablement devant la petite centaine de supporters présents à son meeting électoral – et dont la moitié le suivent de meeting en meeting. Rien à voir avec les stades bondés des fans de Kagamé. Interrogé sur ce en quoi il s’oppose au président actuel, il répond : « La question n’est pas de s’opposer. Nous ne faisons pas une opposition dans le sens classique du terme, le Rwanda n’est pas prêt pour ça ».

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Written by Charline

9 août 2010 à 09:15

Publié dans politique, rwanda

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Une Réponse

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  1. Bonjour.

    Il y a des points de vue en désaccord avec le vôtre.
    Ainsi, Laure de Vulpian sur France Culture :
    [audio src="http://media.radiofrance-podcast.net/podcast09/10057-09.08.2010-ITEMA_20237670-0.mp3" /]
    (journal de 8 heures, le 9 aout 2010)

    Bien sûr la situation est loin d’être simple, en particulier les dissensions internes au FPR, et surtout le contenu REEL des journaux qui ont été interdits. Publiés en langue locale – que bien peu de correspondants étrangers peuvent lire – ils étaient semble-t-il hystériques, dans la lignée des génocidaires.

    La question qui tue, par L. De Vulpian: « Kagamé sait qu’il va être élu. Pourquoi aurait-il besoin de montrer les dents? » C’est effectivement contre-productif.

    Je n’ai pas d’avis tranché sur la question, mais il me semble que ces arguments sont intéressants.

    Bien à vous.

    M.

    Michel

    9 août 2010 at 13:22


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