Reportages, par Charline Burton

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Fréquence paix sur les ondes burundaises

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Lors des évènements d’importance nationale, plutôt que de se faire concurrence, les radios burundaises ont pris l’habitude d’unir leurs forces. Ces jours-là, l’auditeur a beau tourner le bouton de fréquences de sa radio, il ne capte qu’un seul signal, celui de la Synergie des médias.

Télécharger l’article paru dans Le Soir du 26 juillet 2010

Nerveusement, Richard Giramahoro guette son téléphone portable, qui devrait sonner d’une minute à l’autre. Il est l’un des 72 envoyés spéciaux dépêchés dans le pays pour y suivre le déroulement des élections. Bientôt il sera à l’antenne sur les fréquences des 15 radios les plus écoutées du Burundi, toutes membres du projet « Synergie des Médias ». De la très officielle Radio Télévision Nationale Burundaise à la tonitruante Radio Publique Africaine – station qui s’est fait connaître en dénonçant plusieurs scandales de corruption -, les radios burundaises ont détaché leurs meilleurs journalistes pour créer, ensemble, une rédaction commune le temps des élections. Pendant 38 heures, en direct par téléphone, Richard et ses collègues témoigneront de la situation qui règne sur le terrain.

Né en 2005, lors des premières élections après 10 ans de conflits sanglants entre Hutus et Tutsis, le concept de Synergie a été créé pour répondre à un double défi : d’abord celui des ressources humaines, car aucune radio n’avait suffisamment de journalistes pour offrir une réelle couverture nationale du scrutin. Ensuite, celui de la crédibilité des informations diffusées. « Quand ils intègrent la Synergie, les journalistes perdent la couleur de leur radio d’origine », explique Moise Gahungu, rédacteur en chef de la Synergie.  La mixité, la proximité des journalistes ont permis de tenir la population informée en temps réel, d’éviter les rumeurs qui auraient hypothéqué le bon déroulement de ce scrutin décisif.

Car en Afrique en général, et plus encore au Burundi, ce pays le moins urbanisé du monde où un habitant sur deux vit avec moins d’un dollar par jour, la radio joue un rôle primordial. Bon marché, elle est omniprésente. « Raison pour laquelle nous voulions fournir un contenu irréprochable ». L’expérience de 2005 étant un succès, la décision est prise de réitérer la Synergie lors de chaque évènement d’importance nationale.

Cinq ans plus tard, sur la table des assesseurs, collés aux oreilles des électeurs qui attendent leur tour, les transistors résonnent d’une même voix autour de Richard le journaliste, dont le téléphone sonne enfin : « Bienvenue sur la Synergie des Médias ! Il est six heures et les bureaux de vote devraient tous être ouverts à cette heure. Prenons la température en appelant notre correspondant à Kayanza. Allô ? Richard, comment ça se passe de votre côté ? ».

Mais les élections ne sont pas les seuls moments où la Synergie se met en branle : « On s’est par exemple uni pour alerter l’opinion publique lorsqu’il y a eu rupture des stocks d’anti-rétroviraux », raconte Corneille Nibaruta, président de l’Association Burundaise des Radiodiffuseurs. Ou encore pour parler corruption, atteintes aux droits de l’homme. Si l’initiative de la Synergie est saluée unanimement, il arrive pourtant que les vérités étalées ne plaisent pas au pouvoir. Un exemple : à quelques jours des présidentielles, la radio publique (RTNB) a coupé le signal commun, alors qu’était diffusée une émission « Bilan » dédiée aux malversations économiques. La RTNB n’a en effet pas encore réussi à s’affranchir totalement de l’influence des autorités politiques, lesquelles étaient pointées du doigt dans le reportage.

La pression sur les médias est un phénomène bien réel. Et lorsque tombe le rideau de la Synergie et que chaque radio travaille à nouveau en solo, les interférences politico-administratives s’accentuent. Car si les médias privés burundais sont reconnus par la population comme un contre-pouvoir à part entière, c’est une réputation qu’ils paient chèrement. « Régulièrement des radios sont fermées, des journalistes emprisonnés », explique Nibaruta, qui a lui-même du s’exiler durant plusieurs mois en 2006 pour éviter la prison. Entre le Conseil National de Communication (CNC) et les associations de professionnels de médias, le bras de fer est quasi permanent. Dernier évènement en date : l’arrestation le 16 juillet pour « haute trahison » du directeur d’un journal en ligne.

Pourtant, si le Burundi a fait figure d’exemple de démocratie au cours des dernières années, c’est entre autres grâce au pluralisme médiatique et à des organes de presse qui ont acquis une maturité hors-du-commun pour la région. Mais de nombreux journalistes craignent qu’avec les élections qui ont consacré une victoire quasi absolue du CNDD-FDD à tous les niveaux du pouvoir, l’étau se resserre petit à petit sur eux. « Dans ces conditions, les journalistes n’auront pas la tâche facile », remarque Alexandre Niyungeko, président de l’Union burundaise des journalistes. Mais, prévient Nibaruta, les hommes et femmes de média ne seront pas facile à faire taire: « Aujourd’hui, nous sommes arrivés à un tel niveau de liberté d’expression qu’il sera impossible de nous faire faire marche arrière ».

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Written by Charline

25 juillet 2010 à 18:03

Publié dans burundi, médias

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