Reportages, par Charline Burton

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Les derniers missionnaires

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Les missionnaires blancs qui vivent encore aujourd’hui au Congo n’ont plus grand-chose en commun avec les fonctionnaires en soutane envoyés par Léopold II pour humaniser son empire. Après la faillite de l’Etat et des grandes entreprises paternalistes, leurs œuvres sociales représentent une alternative salutaire pour de nombreux Congolais. Pourtant, ils ne sont plus qu’une poignée en RDC, ridés et grisonnants. Portrait de quatre de ces derniers Mohicans.

Télécharger l’article paru dans Le Vif Extra spécial Congo (25mai2010)

Photo: Vincent Boisot / Riva Press

 

Lorsque Léopold II part à la conquête de ses terres africaines au XIXème siècle, il prétexte une œuvre civilisatrice et la volonté de vaincre l’esclavagisme. En réalité, le roi gourmand se soucie bien peu de la population dont il vole les terres. Pour calmer l’opinion publique européenne, il charge alors les missionnaires d’évangéliser et de bâtir des écoles et centres de santé. Bien qu’elle ait eu un rôle controversée au début du XXème siècle, souvent considérée comme un des piliers de l’administration coloniale, l’église du Congo tire de cette époque une longue tradition d’œuvres sociales, principalement dans les domaines de la santé et de l’éducation.

Aujourd’hui encore, dans un Congo qui tente péniblement de se relever d’une décennie de guerre et de 30 ans de dictature vorace, les œuvres de l’église sont parmi les rares à avoir tenu le coup et à offrir des services de qualité. Le calme, la propreté et la discipline règnent dans ses parcelles, offrant un havre de paix après le chaos de la rue. Derrière les murs proprets, des Congolais s’affairent pour soulager la détresse de toute une population. Puis parfois, ô surprise, on croise l’un ou l’autre vieux religieux blanc, manches retroussées et regard perçant. Alors qu’en Europe, ils auraient depuis longtemps été relégués aux oubliettes d’un hospice, ces dinosaures en soutane continuent à jouer un rôle primordial dans la vie sociale locale. Avec un zèle et une rigueur singuliers, chacun d’eux crée, construit, gère encore l’un ou l’autre projet.

En voici quatre : Sœur Angèle l’infirmière, Père Paulus le professeur d’université, Père Italo le prêtre de paroisse et Sœur Bénédicte, la doctoresse.

Ils ont entre 69 et 83 ans, et sont unis par des mêmes vœux qui les ont amenés à quitter leur pays pour consacrer leur vie à Dieu et aux habitants de Kinshasa. Malgré l’âge et les épreuves vécues en RDC, ils ont encore le regard vif, le geste sûr et les pieds bien plantés dans le sol congolais. Parce qu’ils ont dédié toute leur vie à leurs œuvres, sans famille, sans attache, ils font preuve d’une efficacité et d’un dynamisme à toute épreuve.

Pour être soigné, il faut d’abord payer

Dans l’hôpital général d’état où elle est entrée comme infirmière en 1952, Sœur Angèle se souvient du temps où les soins étaient dispensés gratuitement et où la réputation des cliniques dépassait les frontières nationales. Mais l’hôpital a subi les affres des dernières décennies, et aujourd’hui pour être soigné, il faut d’abord payer. Les malades sans le sous gisent à même le sol dans les couloirs. Les cuisines ont depuis longtemps disparu, et c’est désormais aux familles de nourrir leurs malades. Dans cet hôpital public, la Sœur Angèle a obtenu qu’on lui confie une aile du bâtiment pour y soigner tous ceux qui, faute d’argent, meurent aux portes de l’hôpital.

Lorsque Sœur Bénédicte arrive à Kinshasa en 1968, la ville ne compte que trois hôpitaux, tous situés dans l’ancien quartier occidental. Le jeune état congolais vient de lancer une politique de soins de santé de proximité et il demande l’aide de l’église, alors le seul organe actif dans la santé. Cette doctoresse formée à Bruxelles crée alors, pour le compte de l’archidiocèse, un Bureau Diocésain des Œuvres Médicales, pour aider le gouvernement à appliquer son programme « santé pour tous ». Le défi est énorme : il faut créer les zones de santé, ouvrir des dispensaires, des hôpitaux, former médecins et infirmiers, chercher des financements et vérifier les comptes. Depuis plus de quarante ans, ce petit bout de femme porte à bout de bras un réseau de soins de santé qui ne cesse de grandir. Aujourd’hui, Sœur Bénédicte administre 54 centres de santé, 25 centres pour enfants mal nourris et 11 hôpitaux.

En 1992 encore, 50% des religieux du Congo étaient européens. Aujourd’hui, il en reste 10%

Peut-être est-ce parce qu’ils savent qu’ils constituent la dernière génération de missionnaires blancs, que ces religieux mettent autant d’ardeur à la tâche. En effet, tandis que le nombre de vocations congolaises ne fait qu’augmenter, la crise de la foi au Nord frappe de plein fouet les ordres missionnaires. Les conséquences sont dures pour toutes ces congrégations, qui voient leurs membres vieillir sans perspective de relève. La tendance est générale : alors qu’en 1992, près de la moitié des hommes d’église étaient des européens, aujourd’hui ils ne sont plus qu’un sur 10. Quand aux Belges, ils sont passés dans le même temps de 1500 à 340, soit … 3% du total des engagés.

Dernier professeur belge de l’université de Kinshasa, Père Paulus arrive au Congo comme étudiant en 1957. L’université s’appelle alors «Lovanium », il s’agit un campus flambant neuf construit en retrait de la ville. Avec lui, les tout premiers universitaires congolais se forment à devenir les futures élites du pays. 50 ans plus tard, le nombre d’étudiants a explosé : ils sont 23.000 inscrits en 2010. Mais au fil des années, en même temps que le pays entier commence à sombrer, le manque de moyens financiers commence à peser sur l’université. Le niveau d’étude s’effrite, les bâtiments aussi. La ville, elle, ne cesse de s’agrandir, à tel point qu’elle finit par rattraper le campus dans les années ‘70.  Dans ces ménages qui s’installent aux alentours, Père Paulus et ses collègues découvrent alors la malnutrition qui sévit. Professeur de zoologie, amoureux des plantes et de l’environnement, il se lance dans une nouvelle aventure, celle d’un vaste programme d’études sur les plantes médicinales et sur la production de protéines végétales et animales. Aujourd’hui, autour du campus, tout le monde l’appelle « Frère Kikalakasa », du nom d’une plante riche en protéines qu’il a contribué à vulgariser et que plus de 10.000 ménages font désormais pousser dans leur jardin.

Frère Roger: « La question de l’après, on se la pose tous les jours« 

« Je sais que je suis parmi les derniers Mohicans », confie Père Paulus en souriant. Reste désormais à savoir ce qu’il adviendra de ses œuvres, à lui et à ses collègues consacrés, lorsque les derniers de ces religieux seront partis pour de bon. « La question de l’après, on se la pose tous. Tous les jours ».

La première réponse à trouver, c’est celle de la succession. « Entre ‘70 et ‘80, on a du se rendre à l’évidence », explique le Père Italo. « Puisqu’il n’y avait plus de vocation en Europe, il fallait soit ouvrir nos communautés aux Africains, soit se laisser mourir. La décision a été vite prise… ». Depuis lors, le paysage religieux s’est redessiné dans les congrégations missionnaires, les maisons de formations se sont implantées en Afrique et les communautés religieuses ont petit à petit changé de couleurs. C’est l’évangélisé évangélisant : des Congolais partent à leur tour ailleurs en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud pour ouvrir des missions.

A Kisenso, un bout de colline sablonneuse de la « cité » de Kinshasa, le Père Italo a redonné vie à un quartier oublié des autorités. Dans cette commune bâtie anarchiquement dans les années 70, moins d’un habitant sur deux a accès à l’eau potable. L’électricité, quant à elle, est assez rare pour faire le bonheur des vendeurs de piles de ce coin de la capitale. Grâce à son énergie débordante, le Père Italo et sa communauté ont permis de donner une âme à ce quartier : ils y ont construit une école, puis un centre de santé, une maternité. Mais surtout, ils ont mis en place un grand réseau de distribution d’eau potable, grâce auquel environ 50.000 personnes ont désormais accès à une eau de qualité. Pour assurer l’avenir de la congrégation, les Pères Missionnaires d’Afrique ont créé un centre d’accueil pour étudiants en théologie à Kinshasa. En juin, 7 jeunes congolais, tanzaniens, nigérien et burkinabé seront ordonnés prêtres.

L’autre question primordiale qui se pose, c’est celle des finances. Pour bien des ecclésiastiques, elle reste sans réponse. Car en même temps que la foi diminue en Europe occidentale, les quêtes elles aussi s’amaigrissent, rendant de plus en plus difficile le financement des communautés dans le Sud. Dans ce contexte, si la majorité des congrégations arrive à faire des miracles avec des bouts de ficelle, la pension des missionnaires blancs, environ 500 euros par mois, est souvent indispensable pour équilibrer les comptes.

Soeur Angèle: « Mon activité principale : trouver de l’argent ! »

Puis, vient le défi  de la capacité à mobiliser des dons, exercice dans lequel excellent les missionnaires blancs, grâce à leurs réseaux en Europe. « C’est devenu mon activité principale : trouver l’argent ! », explique la sœur Angèle, « Il faut savoir à quelle porte frapper, et à quel moment ». Force est de constater que les Européens ont bien plus de succès que leurs collègues congolais pour lever des fonds. Est-ce par affinité, est-ce parce qu’ils voient en eux la garantie d’un succès ? Toujours est-il que les bailleurs de fonds ont tendance à investir beaucoup plus facilement dans les projets présentés par des religieux occidentaux.

Car l’église congolaise n’est pas épargnée par les maux qui rongent le pays. Bien que dans une moindre mesure, la corruption et les rivalités ethniques trouvent là aussi un terrain fertile. «Malheureusement, les prêtres et les religieux de ce pays ont grandi dans un environnement où les valeurs sociales se sont effritées», explique l’abbé Léonard Santedi, président de la conférence épiscopale de la RDC. « On voit une nette différence entre les jeunes qui ont été formés dans les années 60, 90 ou encore maintenant. Mais il n’y a pas de fatalité, et en prendre conscience et lutter à l’intérieur même de l’église, c’est une de nos missions ».

Alors que les années qu’il leur reste au Congo sont comptées, les quatre missionnaires sont conscients des risques que comporte leur départ : ailleurs, d’autres communautés ont connu des difficultés financières après le départ à la retraite des aînés occidentaux. Certaines ont même fait faillite. Mais il faut bien passer la main, espérant que les projets de toute une vie survivront au départ de leurs initiateurs. Espérant surtout que les personnes qui prendront la relève auront les épaules assez solides dans un contexte socio-économique qui, chaque jour, alourdit un peu plus leur tâche.

Pour l’église catholique congolaise, déjà fragilisée par l’apparition d’une multitude d’églises « de réveil », dont les pasteurs-faiseurs de miracles délaissent le côté social, le départ de ces piliers historiques sera bientôt une épreuve de plus à surmonter.

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Written by Charline

4 juin 2010 à 12:38

Publié dans développement, europe, religion

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